L’Enfant Amour

Supposément retrouvé à Rhodes et acheté en 1943 par le Metropolitan Museum of Art, l’Eros endormi du Met pourrait s’avéré être l’une des pièces maitresses de l’Histoire de l’art.

Statue en bronze à la cire perdue datant peut-être du IIIe-IIe siècle avant datation ou peut-être d’entre 28 avant datation et l’an 14, il s’agit d’une représentation de l’Amour, Eros, considéré par certains comme une puissance primordiale ayant permis l’engendrement du monde à partir de la Terre et du Ciel, par d’autres comme le fils d’Aphrodite et d’Arès. Nous pouvons le reconnaitre à ses ailes et à la sangle de son carquois mais également à son apparence infantile, et c’est ce dernier élément qui a toute son importance.

De manière préliminaire, nous pouvons relever que cette statue fait partie de l’ensemble sensiblement réduit des bronzes qui nous sont parvenus depuis l’Antiquité. Mais revenons en à son apparence …

Il est tout d’abord à relever à quel point la représentation de l’anatomie est ici naturaliste : s’il s’agit de l’original, alors tous les détails qui en font un enfant parfaitement représenté et non un adulte miniature en font l’une des premières occurrences en la matière. Une représentation correcte de l’âge, et donc notamment des enfants, sous des traits divins comme dans des scènes de genre, n’est introduite à l’époque hellénistique qu’à la période que nous appelons aujourd’hui « rococo ». Selon Jean Charbonneaux, la pratique du nu féminin depuis le milieu du IVème siècle et la préférence de Praxitèle pour les figures sinueuses ou encore les types juvéniles ont préparé les artistes à un travail sur la petite enfance rendu nécessaire avec le développement du sentiment familial, plusieurs textes littéraires antiques évoquant ce nouvel aspect de la sensibilité contemporaine. Le détournement de l’attention des artistes d’un monde idéalisé vers, notamment, une étude de l’anatomie infantile, serait donc due, en partie au moins, à un changement dans le gout et les mœurs de l’époque. Cette représentation d’Eros sous les traits d’un enfant s’inscrirait dans cette lignée, associée à une nouvelle conception de la représentation des dieux, moins idéalisés, moins détachés de l’humanité, comme dans la sculpture classique, et plus humains, en changeant, selon Kenneth Lapatin, le rapport émotionnel et psychologique du spectateur à l’œuvre en jouant sur un sentiment d’affection que celui-ci aurait pour un enfant par une représentation fidèle des traits de celui-ci et lui donnant l’impression d’être intégré et de participer à l’œuvre.

Cette représentation en tant qu’enfant le distingue des représentations du Eros puissant, cruel et capricieux de la poésie archaïque mais également de ses représentations érotiques. Ce choix d’un portrait innocent de l’Amour, habituellement représenté sous les traits d’un adolescent objet de désir, permet, selon Jean Sorabella, une représentation plus complexe, ironique, de la passion : alors même que les traits de l’Eros sont ceux d’un adorable enfant, le désir, dont il est le dieu, laisse derrière lui un sentiment parfois aigre-doux. Jean Sorabella relève d’ailleurs que la forme de la statue elle-même évoque la question de tromperie et de malice puisque les ailes et le carquois sont habilement cachés dans le dos du dsieu, qui semble au premier abord n’être qu’un simple enfant, impression amplifiée par l’attitude d’enfant profondément endormi d’Eros. Ce jeu de tromperie rappelle, d’une certaine manière, l’Hermaphrodite endormi du Louvre.  

Hermaphrodite endormi dit aussi Hermaphrodite Borghèse

Par ailleurs, selon Kenneth Lapatin, le choix d’une représentation pure et innocente de l’Amour peut également être vu comme une manière pour l’artiste de se confronter et de surpasser des représentations devenues célèbres du dieu sous sa forme adolescente tout en restant dans le champ religieux. Ce choix d’une représentation d’un dieu-enfant est en effet également acceptable parce qu’elle se place dans un contexte de prise d’importance, à l’époque hellénistique, du mythe selon lequel Eros serait le fils d’Aphrodite et Arès plutôt qu’une puissance primordiale. Le type de l’enfant ailé endormi sur un tissu ou une peau étendue au sol est un thème commun dans la sculpture romaine. Ainsi, Magdalene Söldner a répertorié plus de 180 marbres du type datant d’entre le Ier et le IVème siècle après datation, considérés comme dérivant du prototype hellénistique que serait l’Eros endormi du Metropolitan Museum of Art, simplement adaptés aux goûts et besoins des Romains dans cette période d’échange entre la Grèce et Rome.

Depuis le prototype que nous étudions ici, le type de l’enfant ailé allongé est passé, pour reprendre les termes de Jean Sorabella, du dieu paradoxal à une image sentimentale d’enfants dans la peau d’Eros, faisant pencher la balance entre l’humanité et la divinité en faveur de la première dans les versions romaines du type.      

Il est à relever que, selon Brunilde Ridgway, des divergences dans l’interprétation chronologique existent, le statut d’original de cette œuvre ne pouvant être démontré. En effet, considérant que les copies n’étaient pas toujours en marbre, seules sa qualité d’exécution et sa supposée provenance pourraient possiblement attester de ce statut, Rhodes n’ayant conservé que très peu de restes sculptés de l’époque romaine.

Pour conclure, cet Eros, si nous le considérons comme étant un original et prototype, incarne un tournant dans la tradition iconographique de représentation non seulement du dieu, étant canoniquement devenu, pour reprendre les termes de Brunilde Ridgway, l’enfant mythologique par excellence, mais également des enfants du sacré et du profane de manière générale, l’apparence d’enfant du dieu ayant forgé les représentations du Cupidon romain mais aussi des putti et chérubins à la Renaissance. 

Rosso Fiorentino – Ange musicien

Bibliographie

AGHION, Irène, BARBILLON, Claire, LISSARAGUE, François, Héros et dieux de l’Antiquité, 2012, Turin, Flammarion, p. 29

CHARBONNEAUX, Jean, MARTIN, Roland, VILLARD, François, Grèce hellénistique : 330-50 av. J.-C., 1986, Paris, Gallimard, p. 253 – 255 

DAEHNER, Jens, LAPATIN, Kenneth, Power and Pathos : bronze sculpture of the Hellenistic world, cat. exp., Palazzo Strozzi (Florence), The J. Paul Getty Museum (Los Angeles), National Gallery of Art (New York), Los Angeles, The J. Paul Getty Museum, p. 55, 227 – 229

DE PUMA, Richard Daniel, Art of the classical world in the Metropolitan Museum of Art : Greece, Cyprus, Etruria, Rome, 2007, New York, Metropolitan Museum of Art, p. 206 – 207, 451

RIDGWAY, Brunilde Sismondo, Hellenistic sculpture I, 1990, Bristol, Bristol Classical Press, p. 327, 340

SORABELLA Jean, « Eros and the Lizard: Children, Animals and Roman Funerary Sculpture » in Construction of Childhood in Ancient Greece and Italy (Congrès des 6, 7 et 8 novembre 2003, Dartmouth College), Princeton, The American School of classical studies at Athens, p. 353 – 360 

Metropolitan Museum of Art, Bronze statue of Eros sleeping, [En ligne],

http://www.metmuseum.org/art/ collection/search/254502 (page consultée le 12 novembre 2016)

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