Des fées pour commencer

Premier article … Ca fait un peu étrange. Pour le tout premier, j’ai décidé de parler d’une exposition déjà terminée mais que j’avais adoré. Et puis, pour être honnête, je me suis chauffée pour enfin me mettre à écrire à 21h et je n’avais pas envie de perdre mon élan; alors j’ai du faire avec les moyens du bord parce que, j’ai beau habiter à Paris, je ne vais pas sortir maintenant pour aller voir une expo. Surtout qu’à cette heure là, à part le Palais de Tokyo …

Je ne sais pas si vous connaissez l’Institut Suédois ? Rue Payenne, 3ème arrondissement, un centre culturel dans un bien beau bâtiment (j’allais écrire immeuble puis je me suis rappelée que les qualifications juridiques, ça a beau être élégant dans ma tête, ça fait pas nécessairement jolie pour les autres) ? Bref, du 22 octobre dernier au 7 janvier, l’Institut a présenté l’exposition Next Level Craft sous le commissariat de l’artiste Aia Jüdes, dans le cadre de la saison Swedish Design moves Paris. Présentant une cinquantaine de créateurs contemporains entre « Artisanat, art, mode et design de Suède » (sous-titre de l’exposition) et tous tournés vers des méthodes artisanales traditionnelles, travaillant entre les genres et pour beaucoup de manière transdisciplinaire. L’idée traduite tout au long de l’exposition est celle d’une reprise de méthodes ancestrales qui vont être adaptées à leur art mais aussi au monde moderne. Et face au nombre d’artistes, on ne peut qu’applaudir le travail d’harmonie réalisé par la curatrice

Cette question de l’harmonie est d’ailleurs le cœur même de cette exposition dont les œuvres sont une alliance de tradition et de modernité, pourtant supposées en totale opposition. Ainsi, un accent important est donné à la lenteur de l’artisanat tout au cours de l’exposition, en opposition à la vitesse de notre monde actuel. Pourtant, il nous est montré la possibilité d’une harmonie, et même d’une alliance, entre modernité et tradition au sein d’une même œuvre, l’exemple le plus flagrant se trouvant peut être dans l’œuvre Tactile Refuge de Malin Bobeck Tadaa, installation réalisée par le tissage de fils traditionnels avec des fibres optiques, tissu relié à des LED et détecteurs, le simple tissu tissé main devenant une installation de lumière

Tactile Refuge

Mais au delà d’une harmonie au sein d’œuvres individuelles, Next Level Craft est la création d’un univers où sont alliées tradition et modernité, un monde de contes de fées replacé dans l’univers de la mode contemporaine

Partons de la première salle : les œuvres présentées sur une estrade. La présence de mannequins portant des créations de mode en appelle alors directement à notre inconscient et transforme cette estrade en une vitrine de magasin, les créations devenant des objets de luxe. L’idée d’un monde féérique, qui n’est pas encore encore évidente  dans cette première pièce, n’est plus questionnable quand nous entrons dans la deuxième. La blancheur ou la transparence des œuvres qui y sont exposées nous évoque un paysage hivernal, la musique qui s’échappe d’on ne sait où nous emporte dans un ailleurs et les lumières artificielles, seul éclairage présent, en changeant doucement de couleur, changent ainsi celles des œuvres. Il est ainsi créé une forme de féérie faisant de ce paysage hivernal l’image d’un mythe scandinave. La troisième salle est différente, noire, aux traits parfois bruts et durs mais avec, ici et là, des éléments en or ou transparents, le tout accompagné de la lumière naturelle passant par les fenêtres : la féérie est ici celle du folklore des forêts

Déesse.PNG

Cette féérie, dans la manière où elle nous est présentée, est comme confinée, encerclée, elle est un univers en soi : les objets sont comme défilant sur les podiums, celui de la deuxième salle étant d’ailleurs, à chacune de ses extrémités, terminé par l’une des déesses de laine de Johanna Hofring et Tor Söderin, semblables à des mannequins. Ces podiums, replaçant immanquablement les œuvres dans l’univers de la mode, servent ainsi à les conserver au sein d’un espace clos pour créer des microcosmes. Cet univers de mode se retrouve jusque dans l’escalier reliant la deuxième et la troisième salle : le lustre Marie-Antoinette, qui semble avoir été fait sur mesure pour les lieux, et les plaques Marble Wool de Karin Frankenstein et Tomas Auran nous renvoie à la question du bijou et du diamant tout en posant la question du passage, si importante au sein des contes

Escalier

Escalier 2

J’aimerais m’arrêter un instant sur la Vittra d’Helena Hörstedt, artisane de mode expérimentale. Cette œuvre, placée à l’extrémité du podium de la dernière salle, semble se présenter comme l’élément final de l’exposition, la toute dernière création que nous pourrions découvrir. Hors, cette sculpture de soie noire semble incarner à elle seule (et plus encore accompagnée des Vättar, créatures nordiques vivant sous les habitations, de Claes Hofberg à ses pieds) l’univers créé par la curatrice. Cette créature, nommée d’après le peuple invisible des forêts des croyances nordiques et désignée comme une sculpture mythologique, a été créée selon la technique textile que l’artiste nomme tressage cubique (kubflätning), technique qu’elle a développée à partir d’un livre ancien relatant la technique du tressage d’écorce de bouleau (ça m’a parru complètement fou quand j’ai lu ça la première fois). Sous l’œuvre, on nous explique que l’artiste a cherché, tout en réalisant une composition semblable à ses créations de mode, à créer « un tempérament plutôt qu’un vêtement ». Elle nous présente ainsi une créature tenant debout par elle-même, portant une longue et impressionnante robe noire qui se fond avec son visage et son impressionnante chevelure de soie tressée : devant nous se dresse une déesse noire, mystérieuse telle que voulue par l’artiste, aux traits non identifiables, flous et mouvants comme pourraient l’être ceux d’une apparition divine (autorisez moi un moment pop culture : je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Aphrodite dans Percy Jackson qui, quand elle apparait, change à chaque instant d’apparence pour devenir de plus en plus belle). Helena Hörstedt a donc créé, en faisant appel aux méthodes artisanales traditionnelles, une créature mythologique scandinave qui pourrait, par certains aspects, passer pour une création de haute couture telles celles montrées sur les podiums du monde entier.

Vittra.PNG

Par ses choix scénographiques, et ce malgré quelques rares œuvres que j’ai personnellement trouvé en désaccord avec les autres (pour exemple, Facsimilie de David Taylor) Aia Jüdes parvient à narrer l’enjeu caché derrière chacune des œuvres montrées au sein de Next Level Craft, titre évoquant d’ailleurs une possible direction que pourrait prendre l’art, le design et la mode en se mêlant à l’artisanat, un prochain niveau

 

 

 

 

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